12/02/2026
La décarbonisation de l'acier indien : nécessité économique et impératif environnemental face aux réglementations mondiales sur le carbone
L'Inde intensifie ses efforts pour décarboniser son secteur sidérurgique face à la pression croissante du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne (CBAM), entré en vigueur en janvier 2026. En tant que deuxième plus grand producteur d'acier brut au monde après la Chine, l'Inde est confrontée à des défis commerciaux importants, le fer et l'acier représentant 90 pour cent de toutes les exportations de marchandises indienne exposées au CBAM vers l'Union européenne. Les deux tiers des exportations d'acier indien sont dirigés vers l'Europe, ce qui rend la transition vers une production d'acier vert un impératif économique et réglementaire critique.
Le CBAM vise à imposer des tarifs carbone sur les gaz à effet de serre émis lors de la production de biens à forte intensité carbonique, notamment le fer, l'acier et les engrais. En réponse, les négociateurs commerciaux indiens ont cherché un accès plus facile à la ferraille produite par l'Union européenne dans le cadre de l'accord de libre-échange entre l'Inde et l'Union européenne conclu en février 2026, comme contournement pour atténuer l'impact des tarifs carbone. Cette initiative souligne le pivot stratégique de l'Inde vers l'augmentation de la production d'acier à base de ferraille dans le cadre de sa plus large initiative d'acier vert.
L'Inde est devenue le premier pays au monde à définir l'acier vert dans sa taxonomie d'acier vert publiée en décembre 2024. Selon la taxonomie, l'acier vert est défini comme l'acier produit avec une intensité d'émissions d'équivalents CO2 inférieure à 2,2 tonnes de CO2 par tonne d'acier fini. La définition établit un système de notation avec de l'acier vert classé cinq étoiles avec une intensité d'émissions inférieure à 1,6 t-CO2e par tonne, quatre étoiles de 1,6 à 2,0 t-CO2e par tonne, et trois étoiles de 2,0 à 2,2 t-CO2e par tonne. Ce seuil sera réexaminé tous les trois ans.
Les émissions de la production d'acier varient considérablement selon le procédé de fabrication. La route du haut fourneau-convertisseur à oxygène basique (BF-BOF), sur laquelle l'Inde s'appuie actuellement largement, produit les émissions les plus élevées. La technologie du fer réduit direct basée sur l'hydrogène (DRI) génère des émissions plus faibles, tandis que la technologie du four à arc électrique à base de ferraille (EAF) produit les émissions les plus basses. Actuellement, la production d'acier mondiale repose sur des hauts fourneaux alimentés au charbon dans environ 75 pour cent des cas, libérant environ 2 tonnes de dioxyde de carbone par tonne d'acier produite. Le secteur mondial de l'acier représente 7 à 9 pour cent des émissions totales dans le monde, ce qui en fait le plus grand émetteur parmi les industries lourdes.
Le secteur sidérurgique indien contribue 10 à 12 pour cent des émissions totales du pays. Le rapport Greening the Steel Sector of India de septembre 2024 a établi une feuille de route pour réduire l'intensité d'émissions de 2,65 à 2,20 tonnes de CO2 par tonne d'acier brut d'ici 2029-30. La feuille de route identifie l'efficacité énergétique, l'efficacité matérielle, l'intégration des énergies renouvelables, la transition des procédés, l'hydrogène vert, la capture, l'utilisation et le stockage du carbone (CCUS), et la biomasse comme mécanismes clés de décarbonisation. La technologie CCUS est estimée atténuer 56 pour cent des émissions des technologies existantes de production d'acier.
L'utilisation actuelle de ferraille dans la sidérurgie indienne se situe à 22 pour cent, bien en dessous de la moyenne mondiale de 33 pour cent. L'Inde s'est fixé l'objectif ambitieux d'augmenter la part de ferraille à 50 pour cent d'ici 2047 pour soutenir son initiative d'acier vert. Le ministère de l'Acier a approuvé cinq projets pilotes dans le cadre de la Mission nationale de l'hydrogène vert pour promouvoir l'utilisation de l'hydrogène dans la sidérurgie.
Cependant, la transition de l'Inde vers l'acier vert fait face à des obstacles importants. L'intensité capitalistique élevée des technologies à faible émission de carbone telles que les systèmes EAF et DRI à base d'hydrogène présente des barrières importantes, en particulier pour les petits et moyens producteurs d'acier manquant de soutien gouvernemental. La production d'hydrogène vert nécessite une capacité d'énergie renouvelable importante, créant des contraintes d'infrastructure compte tenu des terres disponibles limitées en Inde pour les installations d'énergie renouvelable. La nature informelle de l'écosystème de recyclage indien pose un autre défi critique, car les installations de ségrégation et de traitement insuffisantes limitent la disponibilité de ferraille d'acier de qualité. De plus, la demande limitée du marché pour les produits d'acier vert décourage les fabricants d'investir dans des technologies de production plus respectueuses de l'environnement.
Les experts recommandent que l'Inde mette en œuvre des incitations financières, y compris des subventions en capital et des exonérations fiscales pour les entreprises adoptant des options de fabrication d'acier plus respectueuses de l'environnement. Les responsables politiques devraient établir des cibles d'intensité d'émissions et imposer des exigences en matière d'énergie renouvelable. Des réformes globales des politiques de collecte et de traitement de la ferraille sont essentielles, y compris la formalisation des marchés informels de ferraille et le renforcement des systèmes de certification de qualité. Les options de décarbonisation alternatives telles que le biochar, un mélange de biomasse et de charbon, offrent des voies supplémentaires pour réduire l'empreinte carbone du secteur.
Les principaux pays producteurs d'acier, notamment la Chine, l'Allemagne et le Japon, ont déjà mis en œuvre des politiques et des stratégies pour réduire l'intensité carbone dans leurs secteurs sidérurgiques. Leurs expériences démontrent la nécessité du soutien de l'État, de la concentration sur la recherche et le développement, et des efforts coordonnés de l'industrie. L'expérience de l'Inde démontre que l'acier vert ne doit pas être considéré uniquement comme une exigence de conformité imposée par les réglementations internationales sur le carbone, mais comme une opportunité de modernisation industrielle et de résilience à long terme dans une économie mondiale de plus en plus axée sur la durabilité.